Verbatim

Un Homme Heureux

 

Il y a quelques années (je venais de m’installer à Aix-en-Provence) je travaillais dans mon jardin. Deux charmantes jeunes filles entrent sans sonner. Elles avaient entre 15 et 20 ans. Elles me demandent si elles peuvent visiter l’atelier. « Mais oui, leur ai-je répondu, volontiers, l’atelier est à vous, restez-y autant que vous voudrez, je m’excuse seulement de ne pas vous y accompagner, je profite de la lumière pour terminer cette toile ». Quand elles en ressortent, elles me tiennent le discours suivant : « Nous sommes très intriguées. Presque agacées. Votre peinture nous paraît de la bonne peinture. Nous serions tentées de la croire sincère. (Elles ont même dit valable, dans le jargon artistique contemporain). Mais, quand on vous observe, vous paraissez un homme heureux. Or, nous croyons qu’il n’est pas possible d’être un véritable artiste si l’on n’est pas malheureux. Vos enfants semblent être en excellente santé. Votre femme épanouie. Vous-même êtes d’une maigreur qui est le seul élément désespérant de votre personne, mais votre barbe doit ajouter à cet aspect caractéristique. Nous vous sommons donc, Monsieur, de nous expliquer pourquoi votre peinture est si sombre et parfois si violente, voire si dramatique, de nous expliquer comment vous pouvez oser prétendre être un artiste si vous n’avez pas quelque vice ou quelque douleur cachés. » Comme j’étais en train de peindre, je me suis lancé dans un long discours. Le peu que j’ai avancé, de la meilleure grâce possible, m’a confirmé ce que je craignais : elles étaient à l’âge où l’on n’écoute que soi-même.

 

(Extrait de Moi ?! de Jean-Claude Imbert – Editions Clair Obscur- 1980)

 

"Pas possible d'être né plus artiste que moi et de mourir plus artisan. je ne sais d'ailleurs pas plus ce qu'est un bon artiste qu'un bon artisan. Qu'importe ! J'ai fini par comprendre que je ne parlais bien que des choses que je ne connaissais pas."

 

Rue des Sauvageons

 

Chaque création ou créature, enfant ou tableau, échappe de toute façon à son créateur. Chacun a sa vie propre à mener sans le secours du géniteur… Il m’a fallu 8 enfants pour le comprendre ! 

 

Mes enfants sont très musiciens, ma fille Marie est en train de devenir « professionnelle ». La maison est pleine de musiques de toutes sortes (…) La maison est pleine des amis des enfants (…) La maison est pleine d’aventures. Il n’est pas rare qu’au premier étage fonctionnent une contrebasse, un saxo ou une trompette, pendant qu’au rez-de-chaussée, s’entremêlent un cor, un trombone et un piano, alors qu’au-dessus du garage leur répondent tout un ensemble de batterie et de guitares électroniques. Nous avons des voisins en or !

(...)

Mes enfants reflètent le conflit des générations. Les trois aînés avaient autour de 20 ans en 68. Ils ont tous les trois fait des études dites "supérieures" (...) Les suivants refusent "naturellement" de s'engager dans la vie sociale, ni à l'école, ni au lycée, ni ailleurs (...) Des cinq derniers l'aîné "bricole", le deuxième a la vocation exclusive du cheval, le troisième consacre le meilleur de ses énergies à faire de la varape acrobatique. 

 

(Extraits de Moi ?! de Jean-Claude Imbert – Editions Clair Obscur- 1980)